Dans cet ouvrage, Reviel Netz refuse d’abandonner le concept de miracle grec à l’extrême droite et le repense à travers le double problème de sa définition et de sa continuité, afin de montrer en quoi sa structure est au service des idéaux progressistes contemporains (chapitres 1 et 4). Il trace une voie médiane entre deux positions épistémiques et politiques : la croyance de l’extrême droite, illustrée par Kilpatrick, en des valeurs classiques transcendantes et intemporelles ; et l’affirmation par une sociologie conspirationniste, illustrée par Fish, que les canons culturels sont consciemment construits par des personnes animées par certains intérêts sociaux et politiques (p. 88-89). Selon Netz, « le canon grec serait une construction sociale issue des forces immenses de toute une société et de sa poétique en constante évolution ». Aucun individu n’aurait pu diriger cette construction sociale. « L’histoire culturelle a tout simplement continué son chemin en laissant dans son sillage un canon particulier » (p. 102). L’auteur s’inscrit dans la continuité des travaux de G. E. R. Lloyd et de J. Diamond (p. 17-18) en se demandant pourquoi le miracle épistémique grec s’est produit à cet endroit et à cette époque de l’histoire. Il met en lumière la continuité des questions de l’histoire des sciences, de la Mésopotamie à la machine à vapeur, sans être exhaustif (chapitre 2), et comprend l’apparition des démocraties modernes depuis la naissance de la figure de l’auteur aux VIIᵉ-VIᵉ siècles et la création du canon athénien au IVᵉ siècle (chapitre 3).
Le « miracle grec » désigne les valeurs prétendument transcendantes et transhistoriques dont la civilisation occidentale aurait hérité. Mais selon Netz, l’histoire des sciences résulterait de synthèses successives, d’abord chez Ptolémée, puis chez les mathématiciens arabes et, enfin, en Europe, entre des techniques de calcul mises au point au Proche-Orient et la pratique grecque de la démonstration autoriale (p. 67). Scientifiquement, il s’agit d’un miracle « gréco-mésopotamien » issu de problèmes babyloniens dont les Grecs ont hérité. Culturellement, le miracle grec correspond au lieu et au moment d’apparition d’auteurs cherchant la renommée en s’affrontant sur un terrain politiquement indépendant, et en constituant un canon qui est structuré par des dyades de luttes (p. 105). L’héritage grec est un processus cumulatif en constante évolution, un canon comprenant les grands auteurs et leurs critiques, et dont le pluralisme est la valeur centrale (p. 132). Le miracle s’est fondu dans les cultures suivantes, car il ne doit rien aux Grecs qui ont découvert un mode de pensée objectivement présent chez l’être humain, et ont fait émerger la méthode déductive et la preuve mathématique jusqu’à nous, l’ère post-miracle (p. 162). Même si une seule voie mène à Newton, il est possible qu’avec suffisamment de temps pour que les conditions soient réunies, d’autres que les Grecs aient pu être le facteur décisif de la trajectoire scientifique (p. 82-83).
Le chapitre 2 s’appuie sur A New History of Mathematics (2022). Les mathématiques scolaires babyloniennes (BM 13901 #1) (p. 26-31) ont conduit à l’émergence d’une première génération de mathématiciens grecs, parmi lesquels Hippocrate de Chios (p. 31-41), autour de qui se seraient développées les notions d’auteur et de preuve. La seconde génération serait davantage tournée vers l’écriture pour d’autres mathématiciens que vers la découverte. Après avoir traduit le chapitre II, 2 de Des corps flottants issu du Codex C (p. 41-48), Netz interprète le travail d’Archimède (p. 48-56). Il en vient à penser un « miracle gréco-mésopotamien » se prolongeant jusqu’aux intellectuels arabes (p. 56-69) puis jusqu’à la révolution scientifique européenne (p. 69-80). C’est l’occasion d’une première critique de Kuhn et Koyré à travers laquelle il cherche à démontrer que le travail de Copernic n’était pas une révolution scientifique mais un retour à la pratique grecque des débats sans déférence. Ce développement est parcouru de six vignettes présentant six scientifiques (Galilée, Kepler, Descartes, Cavalieri, Newton, Torricelli). La science grecque n’est pas fondée sur des valeurs transcendantes, mais sur une structure particulière (p. 80-84).
Le troisième chapitre montre que le canon n’existait pas comme un tout monolithique et cohérent mais comme un ensemble contradictoire résultant de l’accumulation d’œuvres et d’auteurs. La liste des auteurs canoniques (p. 86-104) – Homère, Hésiode, Euripide, Sophocle, Eschyle, Ménandre, Aristophane, Démosthène, Isocrate, Éschine, Platon, Aristote, Thucydide, Xénophon, Pindare, Callimaque, Aratus, Apollonios, Théocrite (p. 98) – est l’occasion d’une critique de la sociologie bourdieusienne basée sur une analyse de la relation entre prestige et popularité dans laquelle Netz traite les indicateurs mobilisés comme des mesures transparentes. Il se penche ensuite sur les
« conséquences du canon » en étudiant son influence sur le débat scientifique ancien (p. 104-111) : un intellectuel démontrerait toujours son originalité en s’opposant à un autre. La production culturelle athénienne qui, comme sa pratique politique, est caractérisée par la performativité d’auteurs s’affrontant par écrit, sur scène et dans des banquets, se serait perpétuée lors des symposium hellénistiques, puis dans la sphère privée de l’otium et des échanges épistolaires de l’époque romaine (p. 111-124). Le canon est un ensemble contradictoire (p. 124-136) dans lequel certaines sciences, comme la métaphysique, ont plus de poids. Ainsi, le paradigme aristo-ptolémaïque serait issu du besoin des scientifiques arabes de faire correspondre la métaphysique d’Aristote et l’astronomie ptolémaïque. Cette argumentation est l’occasion de continuer la critique du paradigme kuhnien, puis de conclure par une étude du XVIIIᵉ siècle et de l’apparition de la société civile européenne, qui a mené aux démocraties modernes (p. 136-150).
La science serait vraie dans son contenu, mais ses découvertes seraient contingentes (p. 89). Un même réalisme anime le rapport de Netz à la culture : Sophocle et Platon seraient capables de mettre en lumière des « vérités éternelles qu’il faut donc préserver » (p. 85), les produits culturels de l’Athènes du Vᵉ siècle avant J.-C. auraient une valeur supérieure, et « c’est le processus de formation du canon qui [donnerait] aux œuvres d’art leur valeur objective, et non l’inverse » (n. 47, p. 96). L’histoire serait faite par une dialectique équilibrée de forces opposées qui peuvent toujours aller dans un sens ou dans l’autre. Si Netz semble d’abord historiciser le miracle grec, le problème est plutôt déplacé que résolu : le miracle n’est plus attribué à une nature particulière des Grecs, mais à une structure historique de conflictualité épistémique dont ils auraient constitué la première réalisation. Si les conditions historiques expliquent l’émergence des œuvres, elles n’affecteraient cependant jamais la validité des vérités qu’elles contiendraient. L’exception grecque n’est plus de nature ethnique ou culturelle, mais elle conserve le statut privilégié de lieu d’apparition d’un processus historiquement contingent et néanmoins universellement valable : si les Grecs n’avaient pas existé, avec suffisamment de temps, un autre peuple aurait pris leur place de découvreurs.
C. Y.
In this monograph, Reviel Netz refuses to concede the concept of Greek miracle to the far right and rethinks it through the double problem of its definition and its continuation, showing that its structure serves contemporary progressive ideals (Chapters 1 and 4). Netz draws a middle path between two epistemic and political positions: the far-right belief, illustrated by Kilpatrick, in transcendent and timeless classical values; and the assertion by a conspiracy-oriented sociology, illustrated by Fish, that cultural canons are consciously constructed by people in the name of certain social and political interests (pp. 88–89). According to Netz, ‘the Greek canon was socially constructed by the vast forces of an entire society and its evolving poetics. No individual [...] could have directed this social construction. Cultural history, simply, marched on, leaving a particular canon in its wake’ (p. 102). By asking why the Greek epistemic upheaval occurred there and at that moment in history, Netz is in line with the studies of G.E.R. Lloyd and J. Diamond (pp. 17–18). This leads him to examine the continuity of the questions that run through the history of science from the Mesopotamians to the steam engine, without being exhaustive (Chapter 2), and to understand the emergence of modern democracies from the birth of the concept of the author in the 7th–6th centuries and the creation of the canon in the 4th century in Athens (Chapter 3).
The ‘Greek miracle’ is usually used to refer to the alleged transcendent and transhistorical values that Western civilisation has inherited. However, according to Netz, the history of science results from successive syntheses — achieved by Ptolemy, the Arab mathematicians and then Europe (p. 67) — between calculatory techniques developed in the Near East and the Greek practice of authorial proof. Scientifically, it is a ‘Greco-Mesopotamian’ miracle originating from Babylonian problems that the Greeks have inherited. Culturally, it is the setting and emergence of authors seeking renown by competing on a politically independent terrain, constituting a canon that is structured by conflictual dyads (p. 105). The Greek legacy is a constantly evolving cumulative process (p. 132), a canon including the great authors and their critics, whose central value is pluralism. The miracle has been absorbed into subsequent cultures because it owes nothing to the Greeks, who discovered a way of thinking that was objectively present in the human mind, and brought the deductive method and the mathematical proof to the present day, the post-miracle era (p. 161). Even if there is only one path leading to Newton (p. 81), it is possible that, given sufficient time for the conditions to come together, others besides the Greeks might have been the decisive factor in the scientific trajectory (pp. 82–83).
The second chapter is based on A New History of Mathematics (2022). Babylonian scribal mathematics (BM 13901 #1) (pp. 26–31) has led to the emergence of a first generation of Greek mathematicians, including Hippocrates of Chios (p. 31–41), around whom the figure of the author and the method of proof would have emerged. The second generation, centred around Archimedes, was no longer concerned with discovery but with writing for other mathematicians. After translating On Floating Bodies II, 2 from Codex C (pp. 41–48), Netz interprets Archimedes’ work (pp. 48– 56). This leads him to conceptualise a ‘Greco-Mesopotamian miracle’ continuing through to Arab intellectuals (pp. 56–69) and then to the European scientific revolution (pp. 69–80). This provides an opportunity for an initial critique of Kuhn and Koyré, in which he seeks to demonstrate that Copernicus’ work was not a scientific revolution but a return to the Greek practice of contentious science. This discussion is punctuated by six vignettes presenting six scientists (Galileo, Kepler, Descartes, Cavalieri, Newton, Torricelli). Finally, Greek science (pp. 80–84) is not one of transcendent values but one of a particular structure.
The third chapter shows that the canon did not exist as a monolithic, coherent whole, but rather as a contradictory collection resulting from the accumulation of works and authors. The list of canonical authors (pp. 86–104) (Homer, Hesiod, Euripides, Sophocles, Aeschylus, Menander, Aristophanes, Demosthenes, Isocrates, Aeschines, Plato, Aristotle, Thucydides, Xenophon, Pindar, Callimachus, Aratus, Apollonius, Theocritus (p. 98)) provides an opportunity to critique Bourdieu’s sociology on the basis of an analysis of the relationship between prestige and popularity, in which Netz treats the indicators employed as transparent measures. He then examines the ‘consequences of the canon’ by studying its influence on ancient scholarly debate (pp. 104–111): an intellectual would always demonstrate his originality by opposing another. Athenian cultural production, like political practice, was characterised by the performativity of authors engaging in debate through writing, on stage and at banquets; this tradition is said to have continued during Hellenistic symposia and, in the private sphere of otium and epistolary exchanges, in the Roman period (pp. 111–124). The canon is a contradictory whole (pp. 124–136) in which certain disciplines, such as metaphysics, carry greater weight. Thus, the Aristotelian-Ptolemaic paradigm is said to have arisen from the need to reconcile Aristotle’s metaphysics with Ptolemaic astronomy through the work of Arab scientists. This provides an opportunity to continue the critique of Kuhn’s paradigm before concluding with a study of the 18th century and the emergence of European civil society, which led to modern democracies (pp. 136–150).
Science may be true in substance, but its discoveries are contingent (p. 89). The same realism underlies Netz’s view of culture: Sophocles and Plato would be capable of bringing to light ‘eternal truths that must therefore be preserved’ (p. 85), athenian cultural products of fifth-century BC are said to possess superior value; and ‘it is the canon-making process that [would] make works of art that are objectively valuable, and not vice versa’ (n. 47, p. 96). History is shaped by a balanced dialectic of opposing forces that can always swing one way or the other. While Netz initially appears to historicize the Greek miracle, the problem is shifted rather than resolved: the miracle is no longer attributed to a particular nature of the Greeks, but to a historical structure of epistemic conflict of which they were the first manifestation. While historical conditions explain the emergence of the works, they would never, however, affect the validity of the truths they contain. The Greek exception is no longer ethnic or cultural; however, it retains its privileged status as the place where a historically contingent yet universally valid process first appeared: if the Greeks had not existed, given enough time, another people would have taken their place as discoverers.
C. Y.