Comment expliquer que les temps de certains trajets soient divisés par deux au XVIIIe siècle, alors que les véhicules demeurent tirés par des chevaux ? C’est la question à laquelle répond cet ouvrage d’histoire des techniques, consacré au rôle de la mesure du temps dans l’accélération des transports terrestres en France au XVIIIe et au début du XIXe siècles. L’autrice y montre que le gain de vitesse doit moins aux innovations mécaniques dans les véhicules ou les infrastructures routières qu’à l’organisation temporelle mise en place par l’administration postale française, chargée des services de transport de personnes et d’acheminement des dépêches.
Un chapitre liminaire pose le cadre en examinant les politiques d’accélération par les infrastructures : si la vitesse des acheminements est recherchée afin d’assurer l’efficacité des actions gouvernementales et des échanges économiques, la construction de nouvelles routes ne produit qu’un succès en demi-teinte. Celles-ci ne concernent que quelques axes privilégiés (Orléans - Paris par exemple) et nécessitent un entretien régulier. C’est dès lors vers l’organisation temporelle elle-même que l’autrice porte notre attention, en exposant ses recherches en deux grandes parties.
La première, « La coordination temporelle au service de l’accélération », analyse les mécanismes par lesquels l’administration postale structure et régule le temps des mobilités. Elle examine successivement l’organisation des services postaux comme moteur de l’accélération, la diffusion du temps mécanique comme condition préalable à l’instauration d’horaires contraignants, et enfin la coexistence des rythmes de circulation - la marche à pied, les déplacements à cheval dans leur variété (les voitures postales ont la priorité sur la chaussée et l’exclusivité du galop).
La seconde partie, « Arriver à temps, une nouvelle expérience du retard », renverse le point de vue : plutôt que de s’en tenir à l’histoire de la vitesse, l’autrice aborde la question par son double négatif, le retard. Elle en analyse ses origines (accidents, brigandage, facteurs climatiques, défaillances organisationnelles) et reconstitue les stratégies développées par l’administration pour le combattre, entre prévention et répression.
L’enquête articule ainsi deux dimensions complémentaires : la diffusion matérielle des instruments de mesure du temps (horloges, montres) dans l’espace public et privé, et l’instauration progressive d’horaires dont la matérialité même (la normalisation de leur présentation sous forme de tableaux) traduit des logiques de lisibilité et de contrôle. L’administration postale apparaît comme un acteur central d’une disciplinarisation temporelle à grande échelle, imposant (ou tentant d’imposer) la ponctualité à ses agents comme à ses usagers, dans un contexte où le retard acquiert une valeur économique et devient une défaillance sanctionnable. Il est alors considéré comme une faute dont la responsabilité incombe à des individus spécifiques. Plus précisément, les sanctions sont généralement données aux agents les plus bas dans l’échelle hiérarchique, les postillons et les courriers.
La conclusion souligne à la fois l’émergence d’une nouvelle conception du temps antérieurement à la révolution ferroviaire, tout en mettant en exergue la pluralité des temporalités techniques. En effet, loin de toute vision téléologique consistant en une substitution linéaire des modes anciens de repérage temporal (soleil, lune, etc.) par le temps mécanique, l’autrice insiste sur la pluri-temporalité produite par la coexistence de plusieurs techniques de mesure du temps.
C. P.